les cahiers de richard

former à la démocratie


Former à la démocratie aujourd’hui

(extrait de Penser avec l’entraînement mental, ouvrage collectif de Peuple et culture aux éditions Chroniques sociales, Paris 2004, 246 pages)

quelques considérations sur les  techniques actuelles de l'information et l'éducation

Pour le meilleur et pour le pis.

Il y a deux ans  Le Temps de Genève publiait un dessin de Chappatte où l’on voyait deux personnages. Le premier téléphonait au second pour lui demander s’il avait bien reçu son “ i-mèl ”. Le second confirmait qu’il allait faxer la réponse. Si l'on reste du côté ensoleillé de la "fracture numérique" nous disposons au minimum d’un téléphone de bureau dit "fixe", d’un serveur vocal, d’un fax, d'un accès à l’Internet,... mais aussi d'un téléphone cellulaire et d'un "pocket digital assistant". J'oublie le plus ludique ; de la chaîne HiFi au lecteur de DVD en passant par le plat circulaire à cueillir les bouquets satellitaires et autre "ratatine ordures" numériques. Jusqu'à se sentir submergé par excès de moyens de communication ; à force d'être connecté au monde entier, je me sens de plus en plus isolé. Il n'y a plus guère que l'arrivée par la poste d'un faire-part de deuil écrit à la main pour me rappeler à la réalité du monde : " à cause de la mort, nous habitons tous une ville sans rempart" écrivait Epicure. Le plus étonnant pour moi reste l’appel d'un serveur vocal sur le répondeur automatique : les machines dialoguent dans notre dos sans se soucier de savoir si nous sommes encore en vie.

Voyons maintenant des aspects plus souriants. Mon ami de San Francisco (ou ma collègue du bureau d'à côté...) peut m’envoyer dans l’instant un dossier complet, texte, tableaux de chiffres, etc... Je trouve le tout sur mon micro-ordinateur. J’imprime, je change les données, je le lui retourne avec mes commentaires. Je le fais n’importe où. On gagne du temps. Un ami de Londres me communique ses réflexions ou ses bonnes plaisanteries instantanément et pour un prix dérisoire. J’ai même un cousin en Bretagne qui ne communique que par Internet, sans ponctuation ni orthographe, ni accents. Il n’osait jamais écrire, il n’hésite plus. Je pense aussi à un infirme qui à l’aide de son ordinateur peut lire, s’instruire, communiquer sans quitter son lit. Sa vie en est illuminée.

Pour le meilleur et pour le pis, nous vivrons avec les “ nouvelles technologies de l’information ”, NTI,  ou encore NTIC. Sauf à choisir délibérément de vivre en marge

Nous entrons dans un monde où les communications entre les hommes prennent, au moins en apparence, de nouvelles formes. Déplorer l’évolution technique est un combat stérile, s’enthousiasmer comme des gogos serait ridicule. Il me semble nécessaire en revanche d’observer la réalité, d’avoir une pensée critique sur le sujet, et non de se draper dans des discours convenus.

Je souhaite reprendre ici une réflexion commencée il y a une dizaine d'année sur l’émergence des "groupes médiateurs" et en tirer quelques conclusions sur l'éducation populaire, entendue comme un apprentissage de la démocratie.

 

C'est qu'il y a toujours eu dans l’histoire de l’humanité des “ nouvelles ” technologies de l’information. Historien de formation, admirateur de Fernand Braudel et de Peter Lasslett, ayant fait mes premiers travaux de recherche sous la férule de Pierre Chaunu, je me suis intéressé depuis longtemps à tenter de comprendre ce qu’elles peuvent bien changer dans nos sociétés et comment.

 

Les dispositifs de communication n’induisent que des changements sociaux dans la longue durée.

 

En 1984,  je travaillais dans un grand cabinet parisien d'ingénieurs-conseils. Il y avait alors bien longtemps que je n'avais pas eu l'occasion d'employer des méthodes historiques. Cette année-là, je dus répondre  à un appel d'offre venant des autorités européennes.

 

Le cahier des charges avait été rédigé par des membres de FAST (Nicole Dewandre notamment), programme consacré à la prospective scientifique dont Riccardo Petrella était le responsable. Il s'agissait de tenter de comprendre si les dispositifs de communication influencent la marche de nos sociétés et si oui comment. Pour reprendre une question aussi vieille que les médias : la vue de la violence engendre-t-elle la violence ? Et autres problèmes de la même eau… J'entrepris d'éviter soigneusement ce genre de questions, même si j’étais sensible aux positions critiques du type de celles de John Condry ou Karl Popper. La question pouvait être aussi bien : un dispositif informatique réparti favorise-t-il un management plus participatif ? etc. Comme j'ai toujours profondément détesté les ritournelles et cru naïvement pouvoir inventer le fil à couper le beurre, je refusais également l'approche de sociologie appliquée, un grand classique des consultants car elle donne au client une impression rassurante de mécanique bien huilée et dispense de s'interroger sur l'aspect dialectique de la réalité.

 

J'improvisais avec mes souvenirs de faculté une méthode assez tordue qu’aucun universitaire n’aurait sans doute cautionnée. En substance, elle consistait à modéliser à partir d'exemples historiques puis à tester sur le présent.  Le choix des exemples historiques s'explique assez facilement : nous connaissons déjà les conséquences de l'événement, l'incertitude repose sur la relation de cause à effet. Il suffit alors de prendre deux faits contemporains qui pourraient avoir un lien mais que les historiens ont traité séparément et de regarder si l'on peut étayer une hypothèse.

 

Prenons un exemple sur lequel nous avons alors travaillé : Luther et l'imprimerie. Quelle a été l'influence de l'outil sur la diffusion de la pensée du Réformateur ? Là, j'ai senti, pour la première fois, l'existence de ce que j'ai nommé, faute de mieux, les groupes médiateurs. La propagation  impressionnante et rapide des idées de Luther ne résidait pas dans le pouvoir mécanique d'amplification de l'imprimerie mais dans la présence chez chaque imprimeur, sous son toit, de grands intellectuels  qui composaient le texte, le pressaient et tout autant le commentaient. Ils étaient les vecteurs de communication. Le résultat de l'étude ne fut pas aussi scientifique que prévu, — il n'y a pas eu de discussion contradictoire—, mais suffisamment éclairant pour que Riccardo Petrella assure la diffusion de ces travaux à travers un livre (Richard Lick, La juste communication, Paris, Idate - La Documentation française, 1986). Je retrouvais la piste ouverte autrefois par Lazarsfeld avec ses “ two steps of communication ”, ce qui explique sans doute que ce modeste ouvrage figure régulièrement dans les bibliographies américaines.

 

La conclusion de l'ensemble, si l'on enlève les recommandations aux décideurs figurant obligatoirement dans ce genre d'ouvrages, est relativement simple. Les dispositifs de communication n'ont pas d'autre influence sur la société qu'une lente acculturation à un autre mode d'être et de penser. Ainsi dans le cas de la France, la "culture savante", celle des élites intermédiaires plus que celle des savants, met-elle quatre siècles à triompher de la culture populaire. A peine en est-elle venue à bout, aux alentours de la Première guerre mondiale que le médiatique et le virtuel commencent à faire leur apparition. Ainsi de façon séculaire s'affirme une lente distanciation pratiquée dès le Moyen âge par une poignée de privilégiés. Toujours plus de distance avec le réel tangible, toujours plus de commentaires, voici ce que produisent la diffusion des livres d'abord, puis de l'audiovisuel et des nouvelles techniques d'information.

 

Les dispositifs de communication sont  sans effet à court terme. Cependant de temps en temps se produit une brusque accélération qui provoque un authentique changement : bouleversement dans l'institution ou révolution dans le pays... Sans nier toutes les autres explications causales, c'est ici que jouent les groupes médiateurs.

 

Les groupes médiateurs, facteurs d’accélération du changement social.

 

Je voudrais prendre à présent un autre exemple, celui de la rédaction des Cahiers de doléances de 1789, tel que je le décrivais en 1986 dans le livre cité, à partir du remarquable travail que Michèle Raffeau avait réalisé sur ce sujet. La procédure de "consultation nationale" (François Furet) était assez complexe en ce qui concerne le Tiers Etat, la majorité des Français. Dans les villes on se réunit par quartier ou par corporation, dans les campagnes par paroisse. Puis on passe à des échelons de synthèse où des commissions de rédaction préparent des cahiers portés à Paris par les députés aux Etats Généraux. Les officiers royaux et seigneuriaux, les hommes de loi : avocats, notaires, procureurs assurent les présidences des assemblées et les tâches rédactionnelles.

 

Or, on sait que le peuple s'exprime dans ces textes, "même si la parole paysanne ne se fait presque jamais entendre telle qu'elle est prononcée, elle n'en contraint pas moins le médiateur" (Pierre Goubert). Il y a bien traduction mais les paysans ont élu ces hommes de loi comme représentants, leur accordant leur confiance. La force de ces juristes est d'adapter leur langage à des revendications qu'ils ne partagent pas. Maîtres du discours, ils disposent maintenant de la  seule information qui soit sur l'état du pays et de l'opinion. A l'étape de synthèse ils sont seuls. Ils sont entre eux, ils ont les coudées franches. Ils vont  commencer à "faire de la politique". Lorsque la vérification est possible on peut chaque fois constater que ce sont les hommes qui ont rédigé les cahiers qui deviennent députés. Les dirigeants révolutionnaires appartiendront souvent à ce groupe même si leurs itinéraires et leurs destins furent différents. Songeons à Mounier, Barnave, Le Chapelier, Robespierre... Au départ, les Cahiers est un outil prévu par la tradition pour informer le roi des malheurs et des attentes de ses sujets. Cet outil devient un instrument de conquête du pouvoir.

 

A partir de cet exemple, tentons de théoriser le fonctionnement des groupes médiateurs. Le premier élément est qu'il y a détournement. Tous les mécanismes de communication ne fonctionnent vraiment que lorsque la société en détourne l'usage. Le téléphone était conçu pour retransmettre les opéras à domicile, le Minitel pour accéder aux bases de données et l’ancêtre d’Internet pour permettre au réseau de transmission militaire américain de fonctionner après la réception de quelques missiles soviétiques.

 

On aurait tort de croire qu'il s'agit d'un mouvement spontané (au mieux prévisible par les études de marché) venu du cœur des foules ou au contraire l'idée géniale d'un esprit isolé. Ou pour être plus précis, c'est peut-être vrai, mais cela n'explique rien. Il n'y a que des demi-génies qui finissent par se rencontrer et prendre ensemble, en petit groupe d’influence, une posture qui va entraîner l'imitation et donc le succès du détournement.

 

Quels sont les caractéristiques de ces groupes médiateurs ? En premier lieu ce sont des personnes capables de "conceptualiser", d'avoir un discours cohérent, crédible et en forme sur la situation. C'est sans doute pourquoi ils sont déjà d'entrée de jeu très souvent en rupture voir en conflit avec le pouvoir établi. Sinon nous avons des émeutiers, des "casseurs", des briseurs de machine, des grincheux larmoyants... Les sociologues s'y intéresseront  peut-être, les historiens aussi, mais ils n'entraîneront pas les foules et ne seront pas à l'origine d'un retournement de situation.

 

La première condition remplie, il en est une seconde. Prenons un groupe de gens “branchés ” (au temps du livre on aurait dit : "à la page"…) qui pérorent en disant que c'est "vraiment très bien". Ils assureront sans doute le succès commercial du téléphone inséré dans les chaussures de basket mais ils ne produiront pas de changement social réel. Il ne s'agit donc pas de mode, domaine où seuls les phénomènes d'imitation sont nécessaires comme l'a montré Gabriel Tarde. Il en va tout autrement s'ils ont la maîtrise technique de l'outil ou du dispositif de communication pour être capable de l’utiliser. On dira que c'est ce que font les technocrates et ceci est exact. Si ceux-ci sont rarement à l'origine de changements sociaux même lorsqu'ils cherchent désespérément à les provoquer parce qu'ils en ont compris la nécessité, c'est qu'ils ne relèvent pas de la condition suivante. Le peuple leur reproche ordinairement de "ne pas s'intéresser aux gens", et c'est exactement cela. Nos avocats et nos clercs de notaire de 1789 connaissent leur monde, ils savent comment fonctionne la société de leur temps et ils observent. Ils ne projettent ni modèles économétriques ni modèles sociologiques !

 

A partir de là nos médiateurs vont soit commencer eux-mêmes le détournement qui n'ira qu'en s'amplifiant soit, et c'est le point le plus important certifier auprès de larges masses ce qu'on est désormais en droit de faire.

 

Je n'ai pris ici que des références à l'échelle d'une société globale mais la même description vaut pour tel projet ou tel changement managérial dans une entreprise ou une institution. Le projet réussira s'il trouve un bon réseau de traducteurs dirait Bruno Latour. On sait que les projets de changement déçoivent souvent leurs promoteurs. Ils rencontrent ce que Karl Popper nommait des effets adventices. Les "gens" ne veulent pas de ce qui devait les sauver. En général, c'est si consternant pour les dirigeants qu’ils vont se mettre à chercher les coupables de l’échec de l'opération.

 

Ainsi s'emparant d'un dispositif existant prévu pour d'autres fins, le groupe médiateur va en changer la destinée proclamée et de ce fait accélérer le cours de l'histoire.

 

La leçon de l’histoire.

 

A mon sens la leçon de l’histoire serait donc la suivante : les dispositifs de communication n’ont d’effet sur la société qu’à long terme et donc n’induisent finalement jamais les effets bienheureux ou apocalyptiques annoncés par les contemporains. Parfois, ils sont l’occasion, et non la cause, d’une accélération parce que  des groupes médiateurs s’en saisissent pour poursuivre des buts qui leur sont propres. Techniquement le rôle des groupes médiateurs s’exerce par un détournement de l’outil saisi. Le succès passe par un usage, une traduction, non prévus par les ingénieurs concepteurs. Ceci concerne sans doute d’autres inventions hors du domaine de la communication : les ingénieurs résolvent des problèmes, la société invente des usages. La technique est réductrice, elle permet des solutions concrètes diminuant le temps de réaction, la société est imprévisible, elle fabrique de la complexité et il n’est pas certain qu’elle se soucie des temps de réaction mais c’est elle qui envoie de brillantes inventions au cimetière ou au pinacle.

 

Si ce qui précède est vrai, on peut affirmer que le monde des réseaux a connu une série de détournements par d’autres acteurs sociaux. Pour prendre les plus connus, c’est le cas de “ l’Internet ” militaire et du Web des chercheurs du CERN. La nouveauté me semble être dans cette évidence de la multiplication exponentielle des accès à l’information que cela permet à tout un chacun. Ainsi tout citoyen français peut lire, en ligne, les rapports destinés au Premier ministre. Ainsi pour la première fois depuis quatre siècles, l’Afrique est sur la même longueur d’onde que le reste du monde, pourvu que l’on y dispose de l’électricité et du téléphone, il est vrai.

Mais la multiplication des sources d’informations ne permet pas de penser. Cela permet même de s’en dispenser… C’est pourquoi aujourd’hui, c’est la question de la démocratie qui se pose avec le plus d’acuité. Apprendre à manipuler les outils est relativement simple mais ne change rien.

 

La question de la démocratie.

 

A propos des “ nouvelles technologies de l’information et de la communication ”, beaucoup d’entre nous se posent sérieusement la question d’une société dite “ à deux vitesses ”. Comment les plus démunis peuvent-ils demain survivre dans un monde où le maniement de la technique est devenu indispensable ?

 

Je me souviens de l’anecdote suivante. Alors que je travaillais en Afrique, un ami qui administrait les chemins de fer de Mauritanie me raconta que parfois le dernier wagon d’un long train de minerai déraillait. La réaction du conducteur était alors de tenter d’accélérer puisqu’il sentait un freinage. Or comme vous vous en doutez cette réaction était inadéquate... Selon cet ami pour que le responsable du train ait une autre réaction, il faudrait : premièrement, électrifier tout le pays, deuxièmement, offrir à chaque enfant un train électrique... et troisièmement attendre une vingtaine d’années ! Le niveau de compétences techniques élémentaires, de simple familiarité avec la technique est un élément déterminant. C’est ce qu’avaient bien compris les promoteurs du Minitel lorsqu’il en firent cadeau aux Français. On retrouve là les lents mécanismes de l’acculturation.

 

Cependant si l’on ne peut que se réjouir de l’intérêt porté aux exclus par ceux qui s’inquiètent de la société “ à deux vitesses ”, force est de constater que le problème n’est pas nouveau. L’imprimerie a eu peu d’impact sur ceux, majoritaires, qui ne savaient pas lire. Je pourrais conclure de façon pessimiste qu’il y a toujours eu des nantis et des pauvres. Mon propos est autre. Au moins en Occident, depuis des siècles, il existe une évolution dont le sens peut être précisé ainsi qu’on l’a vu plus haut. La mince élite des origines avec sa culture savante a fini par englober les plus larges couches de la population. Même si les écarts restent dramatiques et si les fossés ne se comblent que lentement, les différences s’aplanissent. J’irai jusqu'à écrire que ce qui rend aujourd’hui les différences si criantes, c’est la faiblesse numérique de ceux qui sont restés sur le bord de la route. Ce n’est bien sûr en rien une raison pour les y laisser. Bref quand les pauvres sont moins nombreux, on les remarque plus.

 

Si l’on admet ce raisonnement et si l’on met de côté le mythe qui veut que “ par essence ” les réseaux soient facteurs de démocratie, c’est bien la question de la démocratie qui se pose. En effet d’un côté l’augmentation de la circulation des messages devrait ruiner les stratégies de pouvoir fondées sur la seule rétention d’information, mais de l’autre, le contrôle des réseaux, par des opérateurs puissants leur donne une possibilité de mainmise sur le système qui va bien au-delà de l’avantage commercial. Certains y voient l’occasion d’une nouvelle forme de totalitarisme dit «soft ».

 

Peut-être notre société tirera-t-elle ses possibilités d’avenir plus de ses possibilités de communication que de ses richesses agricoles, minières ou industrielles. Certainement verra-t-elle se déliter ses solidarités traditionnelles. Ceci se traduit dès aujourd’hui à la fois par une montée des “ individualismes ” modernes et des bouffées de repli sur soi ou sur des “ valeurs ” traditionnelles qui ne sont que des archaïsmes ou des faux-nez. A terme on peut imaginer que d’autres formes de solidarité émergeront.

 

Lutter aujourd’hui pour plus de démocratie, c’est les aider à naître et non croire qu’on saurait les imposer. C’est faire en sorte de favoriser l’apparition de groupes médiateurs, facteurs de changements progressistes. Dit autrement faire en sorte que le plus grand nombre se trouve en situation de pouvoir détourner les outils.

 

Ceci suppose une profonde modification de l’acquisition des comportements. Il est certes nécessaire d’apprendre à se servir des nouveaux outils que le progrès technique met à notre disposition. En général, on en reste là, c’est important, mais se contenter de cette approche, c’est sous-entendre qu’il n’y a pas d’autres dimensions de la question ou pis, penser que la technique est en elle-même facteur de progrès social. Dans un cas comme dans l’autre on nie la dimension sociétale et on oublie la complexité de l’histoire humaine. Notre réflexion sur les groupes médiateurs nous a fait entrevoir le rôle que les “ élites ” jouent à propos des innovations techniques ou organisationnelles dans le domaine de la communication.

 

Education populaire et apprentissage de la démocratie pratique.

 

Pour rendre possible un projet d’appropriation collective démocratique et progressiste, il faut faire beaucoup plus qu’apprivoiser la technique. Il convient de donner au plus grand nombre les “ outils ” de la pensée qui permettent de fonctionner comme les élites traditionnelles. Pour cela, il faut rompre avec nos modèles éducatifs. En effet, même si des pédagogues font indiscutablement preuve de bonne volonté, l’ensemble du système éducatif continue à favoriser l’obéissance et la servitude (certains livres récents caractérisent même l’esprit critique des élèves comme un “ harcèlement psychologique ” dont les enseignants seraient victimes...). Considérer que chaque élève d’une classe doit être frais et dispos pour le cours de mathématiques du mardi matin, c’est favoriser l’organisation, la gestion et la socialisation plus que l’apprentissage individuel des mathématiques. L’enseignement «ouvert et à distance » bien conçu devrait nous ouvrir des portes Par ailleurs, à l’exclusion peut-être de ce qui s’enseigne en philosophie, les modèles de raisonnements non-dialectiques et répétitifs sont toujours favorisés dans nos pratiques et programmes pédagogiques. Ceci ne prépare en rien à l’intelligence des situations, nécessairement dialectique, plus que jamais indispensable comme nous venons de le voir dans le monde que nous fabriquons

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En 1960, dans un texte de synthèse destiné au Ministère de l’éducation national du Royaume du Maroc, Joffre Dumazedier affirmait la force de l’Entraînement mental comme méthode pédagogique. Contre l’illusion techniciste de ceux qui laissent entendre que l’initiation technique change les comportements, contre l’illusion intellectualiste de ceux qui pensent que les connaissances générales (même

 enseignées par les méthodes actives) suffisent à élever le niveau culturel, il préconisait un apprentissage vécu autour de situations réelles. Il donnait comme projet à cette pédagogie le développement d’attitudes actives dans la vie de tous les jours. Il s’agit de préparer chacun à son auto-développement dans un contexte collectif.

 

La question posée était déjà celle de la démocratie. J. Dumazedier opposait avec force la “ démocratie vécue ” à la démocratie formelle. La crainte exprimée était celle de voir se figer le savoir dans les mains de “ quelques technocrates instruits ”. On sait où nous en sommes. Pour empêcher l’enlisement dans une pseudo-démocratie “ sans vie ” et “ vide de sens ” il proposait l’Entrainement mental comme un entraînement permanent des hommes aux attitudes démocratiques.

 

Plus que jamais il y a urgence, du fait de la puissance des nouveaux outils, de la liberté ou de l’asservissement dont ils peuvent être l’occasion, à apprendre, et d’abord aux enfants, l’indépendance d’esprit, l’impertinence, le goût du défi et la solidarité. C’est-à-dire, ce pour quoi, l’Entraînement mental, comme méthode et comme mouvement, s’est toujours battu.

 

Si l’entraînement au fonctionnement de l’esprit est un moyen de perfectionner sa pratique naturelle, je me demande si l’Entraînement mental n’a pas connu ses heures de gloire pour être né dans un contexte où l’on pouvait parler d’un fossé entre des savoirs populaires et des savoirs savants. Il était en effet alors prioritaire de démocratiser la société française. L’erreur serait de croire la manière de penser savante, plus “ juste », “ efficace ” ou “ réaliste ” que la pensée populaire, réputée enfermée dans des stéréotypes. Ce fut peut-être vrai durant des siècles, mais lorsque la culture de masse a pris le pas sur le reste, la contradiction n’est plus là. Lorsque nos sources d’informations sont Internet aussi bien que la télévision d’ailleurs, c’est là que réside la pensée stéréotypée, envahissante pour chacun d’entre nous qu’il zone dans sa banlieue ou qu’il surfe sur le web. Je refuse donc tout net la dichotomie que semble introduire, si je l’ai bien compris, Joffre Dumazedier.

 

Or l’école actuelle ne peut, en raison sa construction, résoudre ce problème. Les enseignants pourront toujours véhiculer leurs propres codes d’explications, ils ne permettront pas aux enfants d’apprendre seuls, par eux-mêmes, quelque chose d’utile à ce sujet. Il est clair, en effet, que les enfants ne sont pas dépourvus d’aptitudes à apprendre seul avant l’école la plus grande partie de ce qui leur sera utile dans la vie. Comparé à ce qu’on acquiert sans douleur lors des premières années, l’école impose l’endoctrinement officiel lent et pénible de schémas de pensée normalisés dont une part est utile à la socialisation sans aucun doute, mais dont la majorité est un fatras qui ne servira au fond, à terme après l’oubli, que de code de reconnaissance sociale.

 

Comme l’affirmait Joseph Jacotot au début du XIX ° siècle, le point essentiel de toute démocratie est de poser le principe politique (et non scientifique bien évidemment) de l’égalité des intelligences. Tout notre système éducatif, même dans ces variantes les plus progressistes nie cette idée. Il repose sur le point aveugle de toute pédagogie : l’explication (Jacques Rancière). Il faut entendre ici non pas toutes les formes de l’explication, mais le commentaire de l’enseignant fonctionnant comme une révélation progressive d’un sens académique autorisé. De façon systématique cette explication oppose ceux qui savent et ceux qui ne savent pas et comme l’écrivait avec force Jacotot, cela abrutit. L’enseignant comme le formateur est chargé de définir le juste niveau d’explication à connaître pour être digne de… Or, il ne s’agit pas d’expliquer, l’explication est accessible à chacun, ni d’opposer deux types de raisonnements ou de savoirs (le bon et le mauvais bien sûr) mais seulement de permettre l’exercice de la pensée. Là est à mon sens le vrai projet démocratique. Le seul projet vraiment “ révolutionnaire ” serait de s’attaquer au système éducatif. C’est sans doute pour cette raison que les “ Révolutionnaires ” au pouvoir y ont toujours renoncé et ont maintenu les schémas classiques, voies si commodes de l’endoctrinement.

 

A l’heure des réseaux globaux de télécommunications, il ne faut certes pas abandonner les acquis de l’Entraînement mental et sa volonté de démocratisation pas plus que les tentatives des rénovateurs de l’Ecole, mais au contraire de reprendre cette réflexion et d’aller beaucoup plus loin. La question n’est plus de permettre à chacun d’accéder à des formes “ plus évoluées ” de savoir (par rapport à quelle échelle ?). Il s’agit de faire le procès de tout système autoritaire de gestion des intelligences et de militer pour un changement radical en ce domaine.

 

Le pis est toujours possible, mais jamais inéluctable. On peut résister. Nous devons militer pour que l’éducation libère les intelligences au lieu de les asservir. La mondialisation des réseaux rend cet objectif nécessaire. Ce peut être une merveilleuse opportunité pour l’éducation populaire.

 

Richard Lick