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La
méthode du paragraphe
Un
texte n’est pas
seulement un assemblage de mots et de phrases. Tout texte,
même bref
rassemble des idées variées ou fait appel
à des
faits différents. Les auteurs
relient ces idées ou ces faits par des mots qui donnent le
sens
au texte et que
l’on nomme le plus souvent des connecteurs. Ainsi que, car,
néanmoins, par
ailleurs, finalement, or, etc… sont des connecteurs. Ils
produisent un effet ou
une réalité de structuration. Ceci est vrai des phrases mais également de l’ensemble supérieur : le paragraphe qui est, normalement, l’unité regroupant différentes phrases articulées autour de la même idée ou du même fait. Le groupement d’idées peut se faire par énumération, en allant de l’idée la plus générale aux détails, ou l’inverse, en discutant une idée et en la contredisant, qu’importe pourvu qu’il y ait bien une unité thématique. C’est ce qu’expose par exemple Jean Guitton dans le travail intellectuel (Aubier, 1951) en recommandant à son lecteur de faire des paragraphes : « Le travail qu’il faut conseiller ne consiste pas tant à ramasser des idées ou des informations et à entasser phrases sur phrases, mais au contraire à choisir une idée et à la déployer, comme une étoffe, dans tous ses plis. C’est ce travail qu’enseignait jadis la rhétorique. Et sans doute y mêlait-elle beaucoup de pédanterie et d’obscurité. Avait-elle tort dans le fond ? La nouvelle rhétorique devrait se purifier de l’inutile. Il faut décider d’une pratique simple qui soit d’application quotidienne, puis s’y tenir pendant des mois. C’est dans cette vue que j’avais cherché un exercice assez aisé et riche en conséquence, à quoi on pourrait peut-être réduire la rhétorique. La méthode du paragraphe se fonde sur un principe clair et certain mais que nous oublions vite, dès que nous exposons. C’est le caractère étroit et oscillatoire de toute attention. L’esprit est volage, l’attention ressemble à un phare qui éclaire une seconde, puis s’éteint et se rallume. Pour se faire comprendre, il faut donc décomposer autant qu’on peut, ne dire qu’une chose à la fois ; bien plus, il faut répéter. Pour exprimer sa pensée, il faut la découper, et discerner soit les aspects que son objet comporte, soit les principes implicites qu’il suppose. Ces aspects, ces principes une fois connus, il faut les exposer l’un après l’autre, point par point. » Les
structures de l’argumentation
Jean
Guitton nous
rappelle qu’il est trois manières
d’argumenter.A priori A posteriori A contrariori L’argumentation a priori mentionne l’idée la plus générale et en indique toutes les preuves ou en tire toutes les conséquences. Elle est d’une fréquence très élevée dans les textes, beaucoup d’auteurs procèdent ainsi par un mouvement naturel de l’esprit qui veut que l’on commence à écrire dès lors que l’on a terminé de penser. Les journalistes sont coutumiers de cette structure qui évoque celle des dépêches d’agence et aussi parce qu’il est rare qu’ils aient l’intention de prendre le lecteur à rebrousse poil. Car la structure a priori entre dans le sujet au niveau de l’évidence partagée et les journalistes , comme l’a dit un jour Jean François Held avec force, sont non pas dans l’univers du vrai mais dans celui du vraisemblable. L’a posteriori prend des exemples, des faits, des expériences et les juxtapose pour en « déduire » l’idée principale. Le lecteur est intéressé par le détail vrai ou vécu qui le conduit à emprunter les chemins de l’auteur. Les Anglo-Saxons sont coutumiers de cette manière d’accrocher dès le départ l’attention par une anecdote. Le rédacteur qui pratique cette manière de faire sait que c’est un moyen sûr de prouver d’entrée de jeu sa connaissance approfondie du sujet. Enfin l’a contrariori qui « prend le lecteur aux entrailles » nous dit Guitton, énonce une idée supposée être celle du lecteur et en souligne la part d’erreur qu’elle contient, l’objection qu’on peut y faire. Elle requiert une certaine finesse car elle reconnaît par la reformulation initiale la légitimité de l’idée qui va être contestée. Le lecteur est conduit à admettre l’argumentation de l’auteur par un ébranlement de sa pensée lorsque le conducteur « mais » l’entraîne à voir les choses autrement. Jean Guitton dans ses recommandations aux jeunes auteurs ajoutait : « ne croyons pas, toutefois, qu’il faille appliquer ces trois méthodes à chaque paragraphe. Elles sont comparables à des échafaudages nécessaires qu’il faut toujours avoir à l’esprit et toujours oublier ». Soit. Cependant même sous la plume de ceux qui en ignorent les règles ces structures sont omniprésentes dès que le texte (en littérature grise) a une certaine tenue d’écriture ou une complexité intrinsèque à la nature du sujet traité. C’est que la pensée réfléchie dans l’écrit suppose un travail d’élaboration : les idées dispersées dans l’esprit (« je pourrais écrire que… ») doivent entrer avec un certain ordre dans la linéarité du texte. A ce moment notre mémoire des textes lus qui compte beaucoup plus que notre « style » personnel, si tenté qu’il existe, nous « dicte » l’emploi de ces structures élémentaires. Lecture
rapide des paragraphes et écrémage
Le
lecteur rapide
va donc faire porter son attention sur ces constructions de paragraphes
qui lui
permettent au premier coup d’oeil de discerner
l’idée essentielle des idées
secondaires. Si on a à faire à des a priori et
que nous
devons nous contenter
de comprendre l’essentiel. La lecture des
premières
phrases de chaque
paragraphe suffit largement. En lecture rapide on nomme cela
l’écrémage, car
chacun sait que la crème remonte à la surface du
lait et
que l’essentiel est
aussi nommé « la
crème » (voir
l’exemple). Le lecteur averti peut
procéder par défaut. Notons que 80% environ des
paragraphes écrits en français
sont des a priori. L’écrémage permet
donc de
vérifier si la pensée se
« tient ». Si tel n’est
pas le cas on aura
recours à une observation
plus approfondie afin de voir à quelle structure appartient
tel
ou tel
paragraphe.Le
lecteur rapide
Le
lecteur rapide
ne lit pas un texte linéairement du premier coup. Cette
démarche que tout un
chacun pratique est longue et surtout abstraite. Il ne la pratiquera
que si c’est
nécessaire. De prime abord, il essaye de percevoir la
totalité, sans se laisser
fasciner par le contenu. Soyons plus net encore sur ce point :
nous
voulons souvent comprendre tout de suite et nous nous plongeons donc
dans le
contenu. Mais ce regard qui plonge est un regard qui se perd.
C’est pourquoi le
lecteur rapide (qui à d’autres moments de sa vie
se
laissera bercer par la
musique des mots) appréhende la construction du texte avant
le
sens. Car quand
le lecteur a attribué un sens aux lettres noires de la page
blanche, c’est
définitif. Il se promène, il lit la fin, il écrème si nécessaire : il explore jusqu’à avoir compris « comment c’est fait ». Le lecteur rapide est un géomètre arpenteur. haut de page |