les cahiers de richard

préface de pierre caspar


(extrait de Mémoire de la formation, histoire du cesi, préface de Pierre Caspar, les éditions du cesi, Paris, 1996, 352 pages)

Ils ont osé ! Il fallait en effet beaucoup de rigueur, d'honnêteté intellectuelle, de culture historienne, de ténacité et de passion pour que Richard Lick puisse concevoir et mener à bien une telle recherche. Et beaucoup de talent pour la transcrire dans une forme accessible à tous. Mais il fallait aussi beaucoup de confiance dans les vertus de la lucidité et de la transparence, de foi dans l'institution et de courage managerial pour que le CESI et son directeur général, Jacques Bahry, décident de s'y engager. Et, une fois le travail réalisé, de le faire partager dans une publication, comme un très petit nombre d'autres seulement le fit avant lui. Les ouvrages sur l'histoire de la formation professionnelle des adultes, ou sur l'éducation populaire, sa si importante parente, ne manquent pas. Les manuels en la matière sont légion. Mais bien rares sont les livres consacrés aux institutions qui ont marqué, dans notre pays ou dans d'autres, des siècles de projets éducatifs et de dispositifs de formation. Et bien rares aussi sont les livres analysant les idéologies et les valeurs qui ont nourri ces institutions, s'intéressant aux personnages emblématiques, ou plus humbles, qui les ont conduites, relevant les paradoxes, les tensions et les contradictions qui ont jalonné ou bouleversé leur histoire, et parfois la nôtre.

 

Pour tout cela il faut leur rendre hommage. Et bien sûr, pour la qualité du résultat obtenu. Parce que ce livre est d'abord construit sur des faits vérifiés, sur des écrits, des témoignages directs, des références incontestables (on en compte près de 350) qui garantissent le souci d'établir la réalité avant de l'interpréter ; et qui permettent au lecteur d'approfondir sa réflexion, ou sa lecture critique s'il le désire. Mais aussi parce que ce travail de recherche tient régulièrement à mettre en regard l'évolution du pays, ses déterminants successifs, qu'ils soient économiques, technologiques, sociaux ou culturels, avec les principales créations et transformations de cette institution singulière comme avec les images, les décisions, les visions et les fantasmes des personnes qui l'ont fait vivre, et naviguer plusieurs fois par très gros temps sans jamais sombrer. Ce livre en dit donc plus par sa méthode et sa structure que la somme des pièces d'un puzzle à multiples dimensions qu'il s'était promis de rassembler. Et même si cette recombinaison ne s'est pas totalement protégée de certains jugements hâtifs, en particulier sur d'autres institutions de formation, ou ne saurait lui en vouloir tant l'oeuvre est importante et soucieuse d'exigence. Souci d'autant plus nécessaire et notable que l'auteur est à la fois historien et salarié du CESI. Le recueil de l'information lui en a été facilité ; mais pas son interprétation, et sa reconstruction en un système qui porte sens.

 

Ce livre aurait pu être simplement un ouvrage sur le CESI. Il l'est, d'abord, sans aucun doute. Aussi intéressera-t-il en premier lieu ses membres, passés, actuels ou en passe de l'être, ainsi que ses nombreux clients et partenaires, qui vivent ou ont vécu cette extraordinaire aventure, mais aussi cette longue et incessante quête identitaire. Celle-ci ne lui est pas propre. Elle a caractérisé la plupart des institutions éducatives de l'époque. Comme l'ACUCES, parente et rivale, comme bien des organisations professionnelles. Je pense par exemple au GARF, à l'AFREF, à l'UNORF, à SYNTEC (organisation-formation) ou à l'IEFP. Les premiers lecteurs se trouveront enrichis de multiples façons. Parce que ce livre leur raconte l'histoire d'une utopie réussie, avec ses héros et ses pères fondateurs, ses mythes et ses symboles, dont beaucoup sont encore porteurs de sens aujourd'hui. En dehors des travaux de J. Gaudin, de J. De Saint Martin et de ses collègues de 3IN ou de J. Favry, peu d'avancées avaient été faites, sur ce registre, à partir de cas d'entreprise.

 

Ils s'enrichiront aussi en relisant leur parcours dans ce paysage mouvant, avec ses pics, ses racines et ses précipices, ses réseaux d'irrigation, ses sédentaires et ses nomades, ses ciels de pleine lune et ses orages... Surtout parce que cette description s'accompagne d'analyses et d'interprétations aidant chacun à mieux comprendre les faits, à se situer, à réfléchir à sa propre contribution à cette " poussée singulière d'un petit nombre d'hommes capables de s'inscrire dans l'histoire de l'économie et de la culture d'un pays ".

 

On dit que le passé, surtout lorsqu'il s'avère fédérateur, détermine pour partie le futur. Et que la prospective prend une partie de ses sources dans les rétrospectives qui soulignent des tendances lourdes ou des faits porteurs d'avenir. Ce fut en tout cas l'une des hypothèses de travail du groupe " PROSPECTIVE " fondé par Gaston Berger, à des moments proches de la naissance du CESI. On la retrouve dans les visions profondes apportées par J. Lesourne, B. De Jouvenel et leurs émules. La rétrospective présentée ici constitue de ce fait une extraordinaire contribution à l'intelligence du CESI, de ses identités, de sa culture, de ses projets et de ses devenirs possibles. D'ailleurs son journal interne ne se nommait-il pas, en 1984, " Le Projecteur " ?

 

A ce titre, l'ouvrage de R. Lick prend tout à fait sa place dans des travaux précurseurs, d'archéologie, puis d'histoire industrielle, comme ceux de J. Marseille, M. Hamon à la Compagnie de Saint Gobain, de J. M. Thiveault à la Caisse des Dépôts, de F. Torres, de l'Institut d'Histoire de l'Industrie... Des entreprises aussi connues que Schneider, la Société Générale, le Crédit du Nord, Rhône Poulenc... Plus récemment, les si familières Caisses d'Epargne, avec des recherches liant identité, histoire et culture, cordonnées par J. Borenstein, s'en sont trouvées éclairées sous un jour nouveau.

 

Il est d'autres raisons de lire ce livre touchant, toutes les personnes concernées à des titres divers par la formation des adultes. Il ouvre en effet sur elle une fenêtre nouvelle. Cette vision nous permet de considérer autrement son histoire,  de mieux réfléchir à l'évolution des idées dans la France contemporaine face au rôle de l'ingénieur, à la promotion sociale, aux rapports qu'entretiennent le savoir et le pouvoir, aux relations qui se tissent entre service public et initiatives privées, aux transformations de l'économie et de la société. Elle permet aussi, et ce n'est pas mince, de s'interroger sur le rôle qu'ont pu y tenir celles et ceux qui faisaient profession, d'être " agent de changement " dès la fin des années cinquante, sans d'ailleurs être mandatés pour cela autrement que par eux-mêmes. Ainsi le CESI devient-il, à son échelle, un " analyseur " de notre temps.

 

Il n'est pas dans le rôle d'un préfacier de résumer un ouvrage. Encore moins de le réécrire à sa manière. En revanche, pour avoir vécu en d'autres lieux toutes ces années, je voudrais encore souligner un petit nombre de points de cette histoire qui me paraissent offrir des grilles de lecture des principales institutions qui ont jalonné le développement de la formation des adultes dans notre pays. J'en aborderai simplement quatre.

 

1 - Remarquons en premier lieu que si tous les organismes de formation sont, ou naissent, égaux, certains paraissent " plus égaux que d'autres ". Leur survie, puis leur développement dépendent des tendances de l'économie, des problèmes auxquels leur offre peut apporter une solution originale, de la personnalité des créateurs, de leur force de conviction, des réseaux et des appuis dont ils disposent... Ce bouquet varie si grandement selon les personnes, les liens, les époques. Ici, des bonnes fées étaient  réunies autour du berceau et lors des premiers pas de l'enfant. D'abord le fondateur J.M. Myon et R. Vatier, aux visions si prémonitoires. Puis plusieurs entreprises, comme Renault bien sûr, mais aussi Peugeot, la Télémécanique, la Snecma, Chausson, EDF/GDF ou les Charbonnages de France. Mais aussi des courants de pensée particulièrement favorables à la formation des adultes, considérée déjà sous un angle professionnel et dans une perspective de développement personnel.

 

Sans prétendre à une quelconque rigueur historienne, c'est en gros à cette époque que l'école des Mines de Nancy se voyait complètement bouleversée par la réforme des études décidée par B. Schwartz. C'était l'époque où la même personne développait le Centre Universitaire de Coopération Economique et Sociale (CUCES), sur des bases différentes du CESI, mais avec une idéologie proche ; et avec le concours conjoint de l'université de Nancy, du recteur Capelle et de la grande industrie lorraine, dont, bien sûr, Pont à Mousson et M. P. Cavalier. INTERFORM, la CEGOS et Culture et Profession, l'AFPA se développaient.

 

Le CNAM introduisait en parallèle aux enseignements scientifiques des " méthodes d'expression des connaissances techniques " ; il avait créé plusieurs instituts ou " centres d'études supérieures " centrés sur la formation des cadres supérieurs, ainsi que ses premiers centres régionaux. Des membres de ce que l'on nommait à l'époque la "seconde résistance", des leaders industriels dont , parmi bien d'autres, Marcel Demomque, M. Dugué Mc Carthy, Jean Myon et, bien sûr, Guy Hasson se réunissaient pour réfléchir au rôle de ce que l'on n'aurait pas osé appeler les " ressources humaines ".

 

Le mouvement " PROSPECTIVE ", évoqué plus haut, relayé bientôt par B. De Jouvenel et FUTURIBLES, allaient offrir à certains d'entre eux un cadre privilégié d'échanges et de conceptualisation. A cette époque E. Mounier était lu dans les milieux patronaux et A. Carrard tout autant. On commentait C. Rogers, on connaissait les travaux réalisés par le Centre de BETHEL aux États-Unis et ceux du TAVISTOCK INSTITUTE à Londres. " L'andragogie " apparue au Québec et en Yougoslavie pour mieux rendre compte (?) de la formation des adultes que le terme "pédagogie", montrait le bout du nez. On pouvait militer au sein de Peuple Culture pour développer l'entraînement mental et travailler, déjà, sur la communication transculturelle. Le mouvement " Vie Nouvelle " était plein de vie. La psychanalyse et la pédagogie institutionnelle regardaient du coté de la formation, mais aussi des hôpitaux, ou de l'univers carcéral. Et des hommes comme Jean Monnet ou Robert Schumann pouvaient croire à la possibilité de changer un continent sur une idée...

 

J'ai négligé bien des courants, bien des personnes qui, je l'espère, voudront bien m'en excuser. Mais ces quelques exemples suffisent à rappeler quel extraordinaire foisonnement d'idées à marqué la seconde moitié des années cinquante. Et quelle force cela pouvait apporter à ceux qui voulaient y contribuer par leur idées et leur actes.

 

2 - L'impact de ces bâtisseurs a toujours été d'autant plus fort qu'ils nourrissaient une vision. Ce livre exprime clairement celle des fondateurs du CESI : former des ingénieurs de production pour l'industrie française, former  des "hommes de caractère", tout en donnant à des techniciens autodidactes la possibilité de réaliser leurs ambitions personnelles, professionnelles et sociales. C'était bien avant le rapport Decomps ; ce qui n'enlève rien à ses mérites, à cette toute autre période de notre histoire. Mais c'était aussi une vision reliant la formation des adultes non seulement à un projet pédagogique fort, mais aussi et surtout, à un projet économique et politique. Une vision visant à transformer un tant soit peu l'économie à travers un changement dans la nature de certains acteurs. C'est à dire, même à modeste échelle, un changement dans les règles du jeu. L'Abbé Grégoire n'avait pas fait autrement lorsqu'il avait lié le développement de la compétitivité internationale de notre toute jeune République à un accroissement de la qualité des connaissances et du nombre des " connaisseurs ". C'était en 1793. Un Conservatoire pour les Arts et Métiers, facilitant l'accès du plus grand nombre aux nouvelles technologies allait naître.... Ce n'est pas le lieu d'en parler.

 

Dommage ! Mais une vision ne suffit pas. Encore faut-il l'incarner. Une entreprise, selon le Littré, est " un dessein formé mis à exécution ". Et ce dessein sera réalisé dès les premières activités du CESI, en s'appuyant sur un véritable credo, un projet fédérateur qui attirera des personnalités de tout premier plan autour d'une oeuvre faite à la fois de passion humaine et d'utilité sociale. La place manque ici pour les énumérer tous.

 

Aussi, voudrais-je simplement saluer au passage celles et ceux que j'ai le plus connus pendant les vingt premières années d'existence de l'institution. Tous des "hommes de caractère" sans aucun  doute : R. Bosquet, M. Caballero, R. Cottave, A. Cumet, A. Dallery, E. Disperati, J. Freiche, R. Faist, B. Gentil, G. Hauser, F. Jalbert, P. Orfila, C. Thesmar, A. Vigier,. Et aussi, l'équipe rassemblée autour d'hommes comme R. Butel qui sut traduire ce projet dans une architecture originale et cohérente : le Point F construit sur le plateau du Moulon.

 

Ce fut l'expression d'un beau rêve ; ce fut aussi un lest bien lourd, sur une nacelle devenue fragile, dont il fallut un jour avoir le courage de se décharger.... Nostalgie, peut être, d'une bibliothèque conçue comme un petit musée, de salles où les murs remplaçaient les tableaux, où l'invitation au travail en petits groupes était permanente, de locaux étranges conçus pour inciter à des relations interpersonnelles différentes, de salles à manger comme " chez soi ", ou du Forum ouvrant, dès l'entrée, sur les multiples mondes ici rassemblés. Mais nostalgie surtout de la puissance d'une idée capable de rassembler tant de personnes d'exception, aptes à l'évidence à tant d'autres destins, qui trouvaient soudain en ce lieu et le travail et le sens.

 

Si un autre historien s'intéresse un jour au CUCES, il ne trouvera pas autre chose. Et si un troisième chercheur analyse les causes de réussite ou d'échec d'organismes de formations plus récents, il s'interrogera certainement sur leur vision  et sur leur quête du sens.

 

3 - Il rencontrera aussi le problème de l'identification aux pères fondateurs, et soulèvera donc la question de l'identité. C'est bien net dans cet ouvrage, d'abord parce que le statut réel et mythique du CESI est longtemps resté ambivalent.. Il est au  fond toujours présenté comme " un établissement public de droit privé ". Probablement parce qu'il s'était investi de missions à caractère de service public. Probablement aussi parce que les ressources publiques et le gage qu'elles apportaient ne lui ont guère manqué, du moins dans ses débuts, lorsque l'argent arrivait encore avant l'action.

 

Mais cette ambivalence, utilisée parfois comme une culture, ou comme une " morale de l'ambiguïté ", trouvait aussi ses racines dans l'engagement même des hommes. En lisant ce livre on voit bien à quel point ils donnaient le meilleur d'eux-mêmes dans un travail porteur de tant de valeurs qu'il finissait par n'avoir pas de prix. Alors oser parler de prix de revient, de rentabilité, de bénéfice, de marché, de politique commerciale...!! Quantifier sous un mode ou un autre un tel travail ne pouvait être que réducteur, donc dommageable. A fortiori lorsque, face à un monde dont on commençait à craindre la déshumanisation, on se sentait de plus en plus " condamné à produire du sens ". Beaucoup de formateurs, d'organismes de formation se reconnaîtront certainement dans cette position de vie où l'humanisme s'opposait à la rationalisation des pratiques, et la spontanéité, synonyme de pureté dans l'engagement personnel et la relation interpersonnelle, excluait tout contrôle de gestion. C'est bien plus tard que le croisement des pratiques éducatives et des méthodes de l'ingénieur donnera naissance, après de vifs débats, à l'ingénierie de formation. Ce fut l'une des originalités d'entreprises passionnantes et singulières comme Quaternaire Education, que de s'y engager tout en veillant à ne pas y perdre son âme et ses valeurs. Bien plus tard encore on osera parler d'investissement, sans se méprendre sure les ambiguïtés du concept et de ce qu'il véhicule dans le champ de la formation.

 

La relation à l'argent et, à travers lui, à un Etat tour à tour "père nourricier, sauveur ou bourreau" a toujours été  un excellent indicateur de la culture et du projet d'une institution de formation. L'abandon progressif des subventions au profit des conventions, l'exigence d'équilibre, puis de marge, l'implication dans des engagements de résultats, l'obligation d'apporter des preuves de la qualité de ses interventions, de rendre des comptes, de négocier et de contracter  ont souvent représenté des points de passage difficiles mais incontournables pour la transformation même de cette culture.

 

Sans parler de cet élément majeur, bien connu des chercheurs sur la culture d'entreprise, dont E. Schein fut un précurseur : le renouvellement de l'équipe dirigeante. Il est normal que l'auteur ait éprouvé de la gêne ou de la pudeur à mettre en exergue le rôle du Directeur Général actuel, J. Bahry. En revanche, je serai bien injuste de ne pas lui en porter ici témoignage.

 

4 - Dans le monde de la formation, cette ambivalence de statut et de rapport à l'argent se retrouve fréquemment dans les rapports au pouvoir. Que de conflits ont marqué cette histoire !

 

Conflits entre les permanents et les directions successives, entre celles-ci et les représentants du personnel, ou avec les directeurs d'établissements régionaux aux personnalités souvent si fortes. Conflits au carrefour des visions et des traditions, du passé et de l'avenir, du cercle, tantôt vertueux et tantôt vicieux, de l'autonomie face à ce qui, à certains moments, fut un véritable vertige patronal. Mais aussi conflits entre les permanents eux mêmes. Ils ne furent pas les moindres. Et leur intensité ne rend que plus admirable encore la pérennité de l'institution, parfois au delà de toute espérance.

 

Comment éviter les heurts en effet lorsque l'on essaie de ne recruter que des " hommes de caractère ", à l'image même de ceux que l'on entend former ? Comment ne pas se heurter lorsque la compétence est auto proclamée, faute de références antérieures, a fortiori faute de formations, de diplômes, de normes quelconques ? Surtout lorsque cette auto proclamation est " légitimée par le verbe, l'audace, l'impertinence, l'autorité naturelle, l'affirmation de soi ", dans une tribu nomade où " l'assertion fait figure de proue " ? Et comment ne pas entrer en conflit lorsque l'on s'identifie tellement à l'institution que chacun se sent, autant ou plus que les autres, mandaté pour témoigner de ses intérêts supérieurs, pour les défendre lorsque l'on croit les voir menacés et pour dire le vrai sur ce qui semble être la fidélité ou le parjure à l'esprit des pionniers. Et comment ne pas comprendre alors cet extraordinaire paradoxe, honnêtement décrit dans l'ouvrage, qui voit un jour cette " école de la vie " préférer s'éloigner de la vie elle-même, de ses réalités et de ses contraintes, en croyant ainsi préserver et garantir la continuité, les engagements et les valeurs que l'on veut précisément transmettre aux autres pour mieux la vivre ?

 

Tant de choses restent à dire. Tant de questions restent à explorer, y compris sur ce que l'ouvrage développe ou analyse le moins. Par exemple la tentation régulière de la recherche et les impossibilités ou les contradictions qu'elle rencontre, le silence quasi absolu des publications pendant une bonne douzaine d'années,  l'articulation avec les formations initiales, l'histoire des établissements de province et de leurs rôles respectifs, la construction progressive des concepts de professionnalisme et du métier, ou les idéologies à l'oeuvre sous couvert de démarches de perfectionnement et de formation... Et, plus récemment, les rapports aux nouvelles technologies, l'implication des membres du CESI dans les organisations professionnelles et leur impact, les implantations internationales, ou encore les contributions au développement de l'Union Européenne à travers des programmes comme Léonardo... Il fallait bien s'arrêter un jour.

 

Cette histoire est donc écrite. Reste à dessiner l'avenir. Elle y aidera, à condition de savoir la lire pour mieux savoir s'en détacher, ou en tirer les leçons lorsque l'on craint de se retrouver piégé dans les boucles perfides du temps. Mais l'environnement a bien changé. Des trente glorieuses nous sommes passés aux crises, avec ce qu'elles comportent néanmoins d'optimisme, puisque le mot même implique un début et, bien sûr, une fin et puisque les Japonais nous ont appris qu'elles signifiaient à la fois menace et opportunité. Des crises nous sommes entrés dans les dérégulations, les mutations irréversibles, les incertitudes et les turbulences profondes qui les accompagnent. Désormais les plans font figure de naïveté, les carnets de commandes voient le nombre de leurs pages réduites et leurs horizons rapprochés. Nous n'osons même plus parler des nouvelles formes d'organisation et des nouvelles technologies tant la nouveauté est devenue la règle, ou la nécessité. Les réseaux deviennent une forme d'organisation dominante. Les cultures et les valeurs changent. Les hommes aussi, parfois à leur insu. Et le changement lui-même change de plus en plus vite, ce qui accroît ce sentiment confus de menace que tant  d'entre nous ressentent. A fortiori lorsque nous pressentons que la qualité quotidienne de la vie risque plutôt de régresser malgré les immenses et incontestables avancées de la science.

 

Alors l'éducation et la formation des adultes dans tout cela ? Les besoins sont gigantesques et encore croissants. La formation des adultes trouve ses sources en dehors d'elle-même. Les réponses sont désormais formulées en termes de production de compétences et de résolution de problèmes. Elles empruntent des formes et des structures infiniment plus variées que le sacro-saint stage. Les territoires des hommes sont devenus virtuels. Face aux confrontations des cultures, les normes et les technologies qui font rêver à la maîtrise des distances et du temps transforment les connaissances en un enjeu mondial. Mais la formation a perdu son caractère magique, ce qui n'est pas un mal, et ses vertus de passeport incontournable pour l'emploi, cette priorité des priorités, ce qui peut conduire à des critiques péremptoires ou à des démotivations aussi injustifiées que dommageables. Surtout quand le non travail salarié cesse d'être un statut marginal dans la population active.

 

Quant aux employeurs, soit ils considèrent qu'en période d'incertitude et de risque les dépenses de formation sont celles que l'on coupe en premier et que l'on rétablit en dernier. Soit ils comptent encore beaucoup sur la formation, mais lui demandent de plus en plus de comptes ; jusqu'à exiger de ceux qui la conçoivent et la conduisent qu'ils apportent l'improbable mesure du retour sur l'investissement qu'elle représente au sein du compte d'exploitation. Ils le font d'ailleurs d'autant plus que leurs responsables de formation sont de plus en plus professionnels et de plus en plus soumis eux-mêmes aux pressions de la justification des dépenses, de la réduction des charges, de la rentabilité, de la qualité et de la compétitivité, y compris dans le secteur public. Face à eux nous trouvons des institutions entreprenantes et créatives, animées par des responsables de formation, rassemblant de multiples autres métiers, exercés par des personnes considérablement plus et mieux formées qu'il y a vingt ou trente ans, exigeantes vis à vis d'elles mêmes, disposant d'outils formalisés et transférables, s'appuyant sur des échanges et des programmes européens. Elles peuvent compter aussi sur des organisations professionnelles établies et reconnues, qui contribuent au développement du professionnalisme de leurs membres. Mais les problèmes de collecte et la transparence des résultats ne sont pas tout à fait résolus.

 

Avec une formation initiale elle-même en plein renouvellement, la formation des adultes contribue à une éducation " tout au long de la vie " comme on le dit maintenant ; ce qui est une façon de redécouvrir l'éducation permanente. Les acteurs sont multiples ; ils se rencontrent, se confrontent, s'affrontent parfois. Les budgets sont considérables ; les enjeux s'établissent bien au delà du seul champ des métiers de la connaissance, des industries du service et du savoir...

 

Nous connaissons mieux nos racines... Reste à dessiner nos projets et nos rêves. Les historiens comme Richard Lick peuvent nous y aider.

 

                                                                       P. CASPAR.

                                                                       Professeur au CNAM.

                                                                       Titulaire de la Chaire de Formation      des Adultes.